Sylvestre Ier guérissant des « gilets jaunes » blessés par les CRS après une manif sur les Champs. Maso di Banco, fresque de la chapelle Bardi di Vernio de la basilique Santa Croce de Florence, Italie, vers 1335.

Le Soleil est au plus bas de sa course, pris dans les filets du solstice. Le ciel est noir, glacé, aigre. La neige tombe et plombe la terre. Le vent burine l’horizon de ses âpres traits et les arbres, tels des sorciers, agitent leurs bras secs et noueux. Ils font peur aux enfants. Colonnes de brume, divisions de froidure et raids de verglas envahissent la France comme jadis les troupes allemandes après avoir percé la ligne, bleue de frayeur, des Vosges. C’est le général Hiver. C’est la guerre.

Dieu merci, dans le silence de la nuit, un Sauveur vient de naître, on ne saurait le méconnaître. Il fallait bien cela pour nous distraire de nos tourments et nous ouvrir aux ripailles de fin d’année. Le rite est immuable : la famille se réunit autour d’une bonne grosse dinde sertie de marrons. Tout le monde est heureux ou fait semblant de l’être, à l’exception dudit gallinacé, qui n’a le goût ni de la religion, ni du sacrifice, au moment où pourtant nous avons le plus besoin de ses revigorantes calories. La dinde est pingre, mais qu’importe ! nous rions devant la farce. Guerre ou pas, bonne fortune ou pas, nous pouvons enfin, décomplexés par de pétillants breuvages, nous emplir des fruits de la mer, des gras foies de l’oie ou du canard, de notre dinde, donc, de bûches fastes et crémeuses, et nous ruiner en cadeaux dont les plus inutiles seront bien vite revendus sur l’internet afin de pallier l’imminent prélèvement de l’impôt sur le revenu à la source. C’est la magie de Noël. C’est le début du bonheur.

Vient une période de molle latence. On ne pense plus à ses ennuis – ils reviendront bien assez tôt –, on ne se berce plus de la persistance du houx, mais pas encore des illusions du gui, on se vautre dans le sucre et la luxure. C’est la trêve des confiseurs.

La trêve : une cessation temporaire des hostilités et, par extension, de toutes sortes d’affaires, dont les bavardages et les plaisanteries. Faut-il comprendre que les confiseurs s’abandonnent à l’inaction, à l’oisiveté ? Que nenni. Ce sont les autres qui cessent toute activité séculière, précisément pour faire leurs emplettes auprès de ces artisans de bouche, qui, de ce fait, tirent leurs marrons glacé du feu en vendant bonbons, caramels et chocolats par généreuses pelletées.

La trêve des confiseurs serait apparue en 1874. À la suite de la guerre de 1870 et de la Commune de 1871, la France patauge dans le nougat. La IIIe République naissante voit républicains, bonapartistes et monarchistes s’étriper comme des papillotes, notamment à l’Assemblée, qui s’échine à préparer les lois constitutionnelles de 1875 – c’est dire s’il leur faut faire vite pour qu’elles soient prêtes à temps. Les passions politiques sont telles que vers la Saint-André, ladite chambre décide, pour éviter de partir en sucette, d’interrompre ses discussions pour le restant de l’année. « On convint de laisser écouler le mois de décembre, pour ne pas troubler par nos débats la reprise d’affaires commerciales qui, à Paris et dans les grandes villes, précède toujours le jour de l’an. (…) On rit un peu de cet armistice, les mauvais plaisants l’appelèrent la trêve des confiseurs », raconte le duc de Broglie dans ses Mémoires (1).

L’opération commerciale n’est certes pas prévue par les Évangiles, peu soucieux de sciences économiques. L’Église n’a pas davantage le sens des réalités communes : la seule trêve qu’elle ait jamais soutenue est celle de Dieu, lancée en 1027 pour tenir la dragée haute à la noblesse féodale en lui interdisant les bêtises entre le mercredi soir et le lundi matin, ainsi que pendant le carême, les vacances de Noël et celles de Pâques. Sans grand succès.

Heureusement vient la nuit de saint Sylvestre. Bien qu’il n’y ait plus guère de Sylvestre dans nos entourages – le prénom est passé de mode –, tout le monde se rappelle que Sylvestre Ier, qui monta sur la chaire de saint Pierre le 31 décembre 314 et y mourut le 31 décembre 335 (2), fut un très grand pape, puisqu’il organisa le secours des pauvres, inventa le week-end (scindé en deux jours : le jeudi et le dimanche), guérit de la lèpre l’empereur Constantin, le baptisa et fit du christianisme une religion swag.

Et c’est bien en son honneur que, chaque 31 décembre, la multitude se réunit entre amis et se livre à de copieuses goinfreries, arrosées de bon vin blanc qui mousse et qui pique, poudrées de cotillons en papier et plastique. À minuit, on crie, on s’embrasse, on franchit dans la frivolité et la joie la porte de Janus, qui ferme la guerre et s’ouvre sur l’espérance d’une paix et d’une prospérité nouvelles. C’est la bonne année.

On le voit bien : de Noël à Nouvel An, la période est primesautière et calorique. Il faut cela pour apeurer le général Hiver et libérer le Soleil des rets du solstice. À partir de là, le jour mord le froid crochu de la nuit et la terre se délivre peu à peu de la peur de mourir. Bientôt, cela sera le printemps. Encore un peu et nous jouirons de l’été. Et déjà se dessine l’inexorable chute qui, à la fin de l’automne, nous plongera de nouveau dans l’hiver.



(1) Albert de Broglie (1821-1901), Mémoires, Calmann-Lévy, 1938, tome II, page 330.

(2) Une coïncidence qui rappelle celle d’un autre pape, Pie XII, né le 2 mars 1876 et élu souverain pontife le 2 mars 1939. Oncques ne vit cadeau d’anniversaire plus prestigieux.