La voici venue, la saison des cerises. La chanson assure qu’on les cueille en rêvant. Quelle naïveté. La cueillette de ce fruit délicat requiert attention et dextérité, sans quoi le merle moqueur aura vite fait de rappliquer pour se fendre la poire – bien que ce fruit ne soit pas du moment – devant votre maigre panier et votre mine déconfite. Le merle est con.

De la fin mai à la mi-juillet, « il est bien court le temps des cerises », et c’est la seule information vraiment sérieuse que nous apprend Jean Baptiste Clément, l’auteur. Car si celui-ci fut bon poète, force est de constater qu’il manquait cruellement de connaissances botaniques. On peut l’en blâmer, car la cerise n’est pas née de la dernière pluie. Elle est de toutes les délices depuis quelque six mille ans, quand elle fut découverte sur un gâteau d’Asie mineure. On murmure, dans les milieux autorisés, que le truculent Lucullus l’aurait introduite en Europe vers 2086 avant demain matin.

Pline l’Ancien, c'est certain, en a étudié et chanté les caractères et les vertus dans son Histoire naturelle, poussant le souci du détail jusqu’à nous prévenir que la cerise ressemble à s’y méprendre au fruit du micocoulier, et qu’il faut bien faire gaffe à pas les confondre : « Faba Graeca, quam Romae a suavitate fructus, silvestris quidem, sed cerasorum paene natura, loton appellant. » « La fève du micocoulier est un fruit sauvage, mais qui ressemble presque à la cerise et qu’à Rome on appelle lotos, à cause de sa douceur. » Livre XVI, chapitre LIII, machin 123. Quant à Pline le Jeune, brisons là, ce galapiat ne pensait qu’à s’en bâfrer en compote et clafoutis.

La France, ce bel et doux pays à la douceur angevine, cette exquise patrie de gastronomes, sut accueillir le cerisier avec moult bonnes sollicitudes dès le plus haut Moyen Âge. Certes, rétorqueront les esprits chagrins, il fallut attendre le XVIIIe siècle pour que sa culture se répandît un peu partout, sous l’impulsion de Louis XV, qui aimait bien la cerise – et pas seulement celle de madame de Pompadour.

C’est à cette longue histoire que nous devons ces mille et savoureuses variétés qui mûrissent dans nos campagnes et regorgent de malice jusque dans nos marchés et cabas. On retiendra, en particulier, la burlat (ronde, rouge vif, juteuse comme un baiser), la reverchon (plus foncée, brillante, charnue, sucrée, non sans une touche acidulée subtile), la cœur-de-pigeon (menue, fine, presque noire, ferme et craquante comme une cuisse de la Vierge de Saint-Quentin) et la napoléon (bigarreau blanc très ferme, à l’acidité franche et décomplexée, peu digeste, réservé aux tartes).

On n’oubliera pas, bien sûr, la cerise de Montmorency, de la famille des griottes – et non du connétable –, reconnaissable à sa petite gaudriole. Tant de richesse n’est-elle pas la preuve, sinon de l’existence de Dieu, que le bonheur est dans le verger ?

Seule pomme de discorde : les spécialistes ne s’accordent pas sur la fleur de ce divin drupe. André Claveau la voit rose avec ses airs de demoiselle ; Gilbert Bécaud la voit blanche et souligne, observateur et perspicace, que les oiseaux, pour le coup, sont contents. La science a progressé, mais pas la dignité des merles pour laquelle tout espoir semble irrémédiablement vain.

La cerise revêt aussi des reflets politiques, voire, dit-on dans les vieux manuels d’histoire, les teintes douloureuses de la contestation subversive. Petit rappel des faits : en 1871, après dix-huit ans de régime impérial, le peuple parisien, un brin las des dures conditions salariales et sociales de l’époque, crevant la dalle à cause du siège de Paris par les Prussiens – les éléphants, déjà, passent à la casserole, sauf Victor Hugo qui a quitté la Bastille pour les îles –, le peuple, disais-je, s’insurge, fiche un bordel pas possible et invente le socialo-communisme.

Le peuple de Paris, tout comme les merles, ne laissera jamais d’avoir des comportements curieux et d’intriguer l’entendement : tandis qu’il se fait fracasser la gueule par les troupes versaillaises, il ne trouve rien de mieux à faire que de chanter. Au lieu de s’écrier « aïe ! » comme tout le monde, il chante Le Temps des cerises, scie alors à la mode, certes, mais qui n’a rien à voir avec la politique.

Cette étrange récupération politique relèverait des amours de Jean Baptiste Clément, qui a composé sa chanson en souvenir d'une infirmière morte lors de la Semaine sanglante. La pauvresse n’en demandait sûrement pas tant, car… parlons-en, des affaires sentimentales de monsieur Clément.

Après nous avoir habilement appâtés au début de sa chanson par des mots enchanteurs (« Les belles auront la folie en tête et les amoureux du soleil au cœur »), ce drôle de pistolet nous incite à prendre la tangente (« Si vous avez peur des chagrins d’amour, évitez les belles »), joue au gros dur (« Moi qui ne crains pas les peines cruelles »), annonce non sans sadisme qu’on va morfler (« Vous aurez aussi des chagrins d’amour ») puis finit par avouer un état d’asthénie chronique (« C’est de ce temps-là que je garde au cœur une plaie ouverte et dame Fortune (…) ne pourra jamais fermer ma douleur ») avant de trahir un fond masochiste (« J’aimerai toujours le temps des cerises et le souvenir que je garde au cœur »). Voilà qui n’est pas très réjouissant.

Alors… la cerise, rouge comme le sang ? le drapeau révolutionnaire ? la passion dévorante et maladive ? Fi ! Oublions ces funestes considérations, crachons vite ces noyaux impurs, rendons à la cerise les valeurs qui lui appartiennent de plein droit : l’été, la joie, la gaieté toute simple et primesautière. Ne boudons pas ces moments de bonheur fugace et de bon aloi. Courir dans l’herbe, voir une cerise verte, l’attraper par la queue, la montrer à ces messieurs, la tremper non point dans l’huile mais dans l’eau toute chaude, pour en faire une tisane désaltérante et diurétique.

Descendre au verger en galante compagnie, inviter la belle à grimper les barreaux de l’échelle dressée contre le tronc de l’arbre, monter sous sa jupe légère comme un coquelicot, lui flatter gentiment la mignardise pour faire grossir la cerise ; icelle n’en sera que plus juteuse et vous pourrez conclure ce tendre hommage en offrant à votre amie de jolis pendants d’oreilles qu’elle ne trouvera pas chez Boucheron.

Si vous n’avez pas de plantation personnelle, ne désespérez pas. Faites comme Stone et Charden, pour qui la France est un verger éclaboussé de soleil et d’insouciante rapine.

« Il y a du soleil sur la France ; le reste n’a pas d’importance !
Allons, viens vite que l’on profite de la vie.
Le fermier d’en face a les yeux sur nous.

Mets les cerises là, dans ma chemise, et rentrons chez nous.
Dans la campagne, il reste des traces de nos deux vélos.

Pendant qu’on pédale, les autres travaillent…
Il y a du soleil sur la France et le reste n’a pas d’importance
. »

Chassez la chienlit, elle revient à vélo, oubliant que Dieu seul est grand.