Quelques souvenirs personnels sur la mort de François Mitterrand, le 8 janvier 1996. J’avais alors 21 ans et je vivais hors de France, en Italie, à Rome. Je m’y étais installé un peu plus de trois mois avant, en octobre 1995, pour y effectuer les recherches nécessaires à la rédaction de mon mémoire de maîtrise d’histoire (on dit aujourd’hui master, ce qui est assez laid et bien moins amusant). Une maîtrise dans le cadre des accords européens Erasmus.

L’accès à l’information était alors bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. Il fallait lire les journaux ou écouter la radio. Passant mes journées à lire des articles universitaires en italien, à me familiariser avec un vocabulaire que je ne connaissais pas, je n’avais aucune envie de me coltiner la presse italienne. On trouvait des journaux français dans le kiosque qui se trouvait en face du palais Farnèse, siège de l’ambassade de France près le Quirinal mais aussi de l’École française de Rome, où j’avais mes habitudes. Je ne les achetais pas.

J’ai commencé à acheter Le Nouvel Observateur en 1996, chaque semaine, dans son édition internationale, que j’appréciais beaucoup. Un magazine qui, sans doute pour des raisons liées à la distribution et au coût du transport entre la France et l’Italie, était réduit dans sa pagination et imprimé sur un papier délicieusement léger. Je pouvais le plier sans peine en deux et le fourrer proprement dans la poche de mon blouson pour filer à motorino du Farnèse (petit nom du palais Farnèse) jusqu’à la mensa (le restaurant universitaire) de la via Paolina, à deux jetées de Romulus de la basilique Sainte-Marie-Majeure.

J’aimais deux choses dans ce Nouvel Observateur international : le choix et la qualité des informations que je lisais le soir dans ma chambre et le bruit réjouissant que faisait son papier quand je le manipulais. Quand je suis rentré en France et que j’ai acheté Le Nouvel Obs « français », grande fut ma déception de le retrouver sur un papier épais et lourd qui ne rentrait plus dans ma poche et qui ne croustillait plus lorsque j’en tournais les pages.

Bref, je ne lisais que très peu la presse écrite. Je n’avais pas cette habitude et ne me destinais pas à la profession de journaliste. Je n’avais pas la télévision (enfin, pas tout à fait, j’y reviendrai). Quant à la radio… j’avais emporté à Rome un combiné radio-lecteur de cassettes audio. Cela me permettait d’écouter de la musique et de recevoir quelques informations. Seulement, à mon arrivée à Rome, j’avais trouvé logement viale Giulio Cesare, à quelques centaines de mètres seulement du Vatican. Et sur les trois quarts ou les quatre cinquièmes de la bande FM, je ne recevais, allez savoir pourquoi, que Radio Vatican ! C’est très bien, Radio Vatican. Il y avait des émissions variées, des bulletins d’information dans toutes les langues, dont le français. Mais bon. Se taper des bulletins en croate entre deux messes en italien et en anglais, à la longue, on s’en lasse. (Pardon, Seigneur.)

Ordoncques, au début de l’année 1996, j’apprenais les nouvelles de vive voix à la bibliothèque de l’École française de Rome, à la mensa ou dans les cafés, en particulier au bar des Due Colonne, QG de la communauté Erasmus romaine.

Comment ai-je appris la mort de François Mitterrand ? Je ne me le rappelle pas. Je me souviens davantage des premiers mois tumultueux de la présidence de Jacques Chirac. L’opinion publique italienne était très remontée contre la reprise des essais nucléaires français. Je me souviens de la bruyante manifestation des Vénitiens devant le consulat de France à Venise le 14 juillet 1995. J’étais alors à Padoue pour apprendre l’italien. Ce jour-là, j’étais à Venise et, par hasard, je suis passé devant le consulat, qui donnait une réception à l’occasion de la Fête nationale. Le service de sécurité avait dû protéger l’accès des invités, en raison de la présence de dizaines de manifestants vénitiens qui étaient venus hurler leur mécontentement : « Vergogna ! » (« Honte ! »), lançaient-ils dès qu’une personne arrivait à quai pour rejoindre la réception. Je suis resté un moment à discuter avec eux, par curiosité, pour connaître et comprendre leur démarche. Un taxi vénitien avait eu l’idée astucieuse de passer de l’autre côté du palais, qui donnait sur un petit canal derrière le jardin du consulat, pour vociférer et klaxonner pendant la durée de la réception, afin de gâcher la fête. Cela m’avait fait rire, beaucoup !

Je me souviens des Italiens qui, dès qu’ils connaissaient ma qualité de Français, me demandaient ce que je pensais de la reprise des essais nucléaires. Je leur exposais ma vision de l’événement : Chirac venait d’être élu après les quatorze longues années du règne de Mitterrand ; au fond, on n’avait pas l’habitude ; l’ombre de Mitterrand continuait de planer et Chirac avait besoin d’un acte symbolique pour affirmer sa « souveraineté » ; ressortir la « bombinette » gaullienne était pour cela efficace. Hop, je fais péter quelques bombes, j’endosse les habits du Général, je fais – enfin – sérieux et président. Personnellement, je n’étais pas favorable à cette reprise, mais je l’analysais politiquement ainsi, avec amusement.

Pour les gens de ma génération, je crois, Jacques Chirac ne faisait pas président tant que le monarque Mitterrand était là, même effacé. Effacé mais vivant. Chirac apparaissait presque comme un type qui avait pris la place du roi que nous avions toujours connu – qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas –, un petit jeune un peu fou qui avait eu le culot de s’emparer du trône. Ce qu’illustrait assez bien cet « Imbécile ! » hautain que les Guignols de l’info, alors au sommet de leur excellence, faisaient dire à Mitterrand pour commenter chaque action, chaque pensée, chaque parole de celui qui avait enfin décroché son « boulot de dans deux ans ».

Je ne me rappelle pas comment j’ai appris la mort de François Mitterrand. Je me souviens néanmoins qu’on en a beaucoup parlé, à Rome, non seulement entre Français, mais aussi entre nous tous, les Européens qui étions là. Et je me rappelle que pour la première fois depuis que j’étais romain, j’ai regardé la télévision.

Après trois mois de vie insupportable avec un Bavarois qui appliquait efficacement le concept d’Anschluß dans notre petite colocation près du Vatican, je venais d’emménager dans un nouvel appartement partagé, aux abord de la villa Paganini, un minuscule parc en face de la villa Torlonia – à Rome, le terme villa désigne un parc. Il y avait, dans la cuisine, une toute petite télévision qui devait bien avoir vingt ans. Un parallélépipède rectangle orange que j’ai pris, la première fois que je l’ai vu, en arrivant dans l’appartement, pour un four. Une antiquité qui fonctionnait mal. On ne voyait presque rien. L’image était en noir et blanc et fortement brouillée par la « neige » typique de la mauvaise réception hertzienne.

La télévision italienne, déjà ravagée par le divertissement berlusconien, n’était pas brillante. Mais Rome bénéficiait d’un privilège dû à son importante communauté française et qui nous apparaissait, à cette époque, comme une prouesse technique : on y recevait France 2 ! Dès que j’ai su que les obsèques de François Mitterrand y seraient retransmises, j’ai réservé ma journée. Sous l’œil un peu amusé de mes deux colocataires (une Italienne et une Belge), je me suis installé dans la cuisine. J’ai allumé le four. J’ai tenté de discerner, entre les flocons de neige, le cercueil, les silhouettes, les mouvements.

J’étais ému. L’homme que j’avais toujours connu comme étant le président de la République était mis sous terre. Bien qu’étant né quelques semaines avant la mort de Pompidou, je n’ai aucun souvenir de Giscard. Je faisais partie de ce qu’on appelait et appelle encore la « génération Mitterrand ». Vingt ans après, je me souviens du four orange et de ses images aussi peu lisibles que celles du film olé olé diffusé en crypté par Canal + le samedi soir. Je me rappelle la mort de François Mitterrand. Et je me souviens aussi du fait, inattendu et quelque peu étrange, que quelques jours plus tard, Jacques Chirac faisait enfin président.