Monsieur Kaplan

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mardi 8 janvier 2019

Le monde de George et Barbara Bush


George Bush. À l’époque, c’était simple, il n’y en avait qu’un. Pas besoin de distinguer George Herbert Walker, 41e président des États-Unis d’Amérique, de son fils George Walker, futur 43e président de la même fédération. Nous étions fin 1988, ce siècle n’avait plus que douze années devant lui et le monde était un peu fou. Car le monde, en 1988, était coupé en deux.

À l’Ouest, les cowboys, à l'est, les cocos
À l’ouest, les cowboys ; à l’est, les cocos. DR
À ma gauche (1), le bloc de l’Ouest. Un tas de pays plutôt de droite où tout le monde était libre, heureux et plus ou moins riche, sauf les pauvres. On pouvait acheter à peu près tout ce qu’on voulait dans les magasins, sauf les missiles. Le clan était dirigé par les United States of America ou USA (ça faisait déjà classe de le dire en anglais), reconnaissables à de nombreux signes distinctifs.
  • Une flopée d’étoiles blanches sur fond bleu et une pile de bâtonnets rouges sur fond blanc ou blancs sur fond rouge parfaitement rangés.
  • Un oncle Sam qui avait l’air d’en avoir un sacré paquet sous le chapeau.
  • Un archipel de rêve appelé « Hawaii ».
  • Des troupeaux de cowboys courant qui après une vache, qui après un Apache, qui après le dollar à dix francs (2).
  • Des super-héros avec des noms en « -man » (Superman, Spider-Man, Batman).
  • Quatre gus taillés dans la montagne à deux jets de burger de Rapid City, dans le Dakota du Sud (3).
  • Des burgers, mais on ne savait pas trop ce que c’était (4).
  • Du Coca-Cola qui rendait quiconque en buvait joyeux comme un loukoum.
  • Dallas, son univers impitoyable et un oncle J.R. avec plein de pétrole sous le chapeau.
  • Un poisson nommé Wanda.
  • Un concept géopolitique aventureux : la « guerre des étoiles ».
  • Du rock, du roll, Elvis.
  • Des Cadillac et des Chevrolet.
  • Enfin, trois mecs qui avaient décidé qu’on n’était pas là pour beurrer les crackers et qu’il fallait faire oublier pour toujours les affres du Viêt Nam, le Watergate et, surtout, le sourire droit-de-l’hommiste de Jimmy Carter : Rambo (I, II et III), le lieutenant Pete « Maverick » Mitchell, héros du film Top Gun, et Ronald Wilson Reagan, ex-cowboy d’opérette et 40e président des États-Unis.
Ça, c’était le bloc de l’Ouest.

Quatre gus taillés dans la montagne dans le Dakota du Sud
« Theodore Roosevelt a une façon de me regarder que je n’aime pas. » MGM
À ma droite (5), le bloc de l’Est. Un tas de pays plutôt de gauche où tout le monde était coincé, malheureux et plus ou moins pauvre, sauf les riches – mais y en avait-il ? On ne pouvait acheter à peu près rien de ce qu’on voulait dans les magasins, mais on y trouverait bientôt des missiles. Clan emmené par l’Union des républiques socialistes soviétiques ou URSS (ou CCCP, à ne pas confondre avec le compte chèque postal, CCP), reconnaissable à de nombreux signes distinctifs.
  • Une faucille, un marteau et une petite étoile d’or négligemment disposés sur un fond rouge.
  • Un tonton Lénine qui n’avait pas de chapeau ni même de cheveux.
  • Un archipel de centres de remise en forme par l’activité physique et manuelle.
  • Des bancs de nageuses est-allemandes qui couraient sur l’eau. (Icelles n’étaient certes pas russes, mais faisaient partie de l’empire.)
  • Des chefs d’État pas toujours commodes avec des noms rigolos en « -ine » (Lénine, Staline) ou en « -ev » (Khrouchtchev, Brejnev, Gorbatchev).
  • Des matriochkas taillées dans le bois, peintes et vernies, qui s’emboîtaient les unes dans les autres, c’était joli et amusant.
  • Du caviar, mais on ne savait pas trop ce que c’était, sinon qu’il semblait réservé à une certaine gauche essentiellement composée d’amis et de disciples de François Mitterrand, notre tonton à nous – coiffé d’un beau chapeau.
  • De la vodka qui rendait quiconque en buvait saoul comme un Polonais.
  • Le Cuirassé Potemkine, son escalier impitoyable et un landau qui se demandait s’il l’avait bien descendu.
  • Un torchon nommé Pravda. Ce journal soviétique passait pour raconter beaucoup de choses avec lesquelles nous, peuples de l’Ouest, n’étions pas d’accord. Mais nous ne pouvions pas le vérifier, car on ne le trouvait pas à la Maison de la presse. Et puis il était composé dans un drôle d’alphabet pas comme chez nous.
  • Les chœurs de l’Armée rouge et Ivan Rebroff.
  • Des Lada et des Zil. La Zil était à la nomenklatura ce que la Rolls-Royce est à la famille royale d’Angleterre.
  • Un concept géopolitique mystérieux : la « perestroïka ».
  • Enfin, de temps en temps, d’époustouflants défilés militaires avec des gens parfaitement rangés les uns à côté des autres et les uns devant ou derrière les autres, au millipoil près, sous le regard assoupi de types empoilés de chapkas en fourrure de lapin de banlieue moscovite ou de zibeline des steppes, on n’a jamais trop su.
Tel était le bloc de l’Est.

La Zil de Mikhaïl Gorbatchev : quatre roues, 5,5 tonnes, 6,34 m de long, 65 litres aux 100 km. DR
Le monde, en 1988, était un peu fou, car chaque moitié du globe rêvait, plus que jamais, d’en découdre avec l’autre. L’Ouest pointait ses missiles bourrés de technologie vers l’est et l’Est dirigeait la plupart de ses missiles bourrés de 15 % à 20 % de son PIB (6) vers l’ouest. Au milieu et au pied du Mur, les Berlinois serraient les fesses.

En France, François Mitterrand venait d’inaugurer la grande pyramide du Louvre et d’être réélu avec un peu plus de 54 % des voix, à la grande surprise de « M. le Premier ministre », Jacques Chirac. Un triomphe que devait certainement lui envier Ronald Reagan, qui approchait de la fin de son second mandat et qui, en vertu du XXIIe amendement de la Constitution interdisant l’emploi de « troisième » après « second », s’apprêtait à quitter le pouvoir et à retourner cultiver ses terres.

On en était là quand, le 18 août 1988, à La Nouvelle-Orléans, un grand échalas d’anthracite vêtu, paupières et col de chemise tombants, se présenta à la convention nationale républicaine et, sur la tribune perché, l’investiture en son bec, tint à peu près ce langage :

« And I’m the one who will not raise taxes. […] And the Congress will push me to raise taxes and I’ll say no. And they’ll push, and I’ll say no, and they’ll push again, and I’ll say, to them : “Read my lips : no new taxes.” »

« Je suis celui qui n’augmentera pas les impôts. […] Si le Congrès me pousse à les augmenter, je dirai non. S’ils insistent, je dirai non, et s’ils insistent encore je dirai, je leur dirai : “Lisez sur mes lèvres : pas de nouvelles taxes.” »


George Bush dit : « Read my lips. »

George Herbert Walker Bush reçoit l’investiture du Parti républicain pour la présidentielle américaine, le 18 août 1988, à La Nouvelle-Orléans. DR

« Read my lips : no new taxes. » Six mots subtilement, langoureusement et droitement scandés au rythme de l’index pointé vers la foule, qui en resta comme deux ronds de flan et épandit sa joie en agitant fébrilement des pancartes bleues portant en blanc les quatre lettres du nom de famille de George Herbert Walker Bush. B.U.S.H. Quatre lettres qui, grâce à cette promesse qui ne sera pas tenue, dirigeront pendant quatre ans les États-Unis d’Amérique. Quatre lettres qui assisteront au changement du monde sans trop y participer, mais un peu quand même. Quatre lettres que chacun ne prononçait pas de la même manière.

En France, tout le monde s’accordait pour dire « bouche » : « Georges Bouche ». Sauf notre excellent professeur d’histoire-géographie qui, au lycée, nous en parlait comme d’une bûche de Noël : « Georges Bûche ». Ce qui ne manquait pas de nous faire sourire. Puis une cousine, de retour du Royaume-Uni où elle avait séjourné comme fille au pair, nous expliqua que « Bush » ne se prononçait ni « Bouche » ni « Bûche », mais quelque part entre « Bouche » et « Beuche » (il nous semble que Philippe Peaster, journaliste auteur de ce portrait de George Bush diffusé sur FR3 (7) le 9 novembre 1988, le dit à peu près comme il faut). Bref, un truc imprononçable pour un Français normalement constitué, un peu comme l’emblématique « the », ni tout à fait « ve » ni totalement « ze », la langue entre les dents et sous la moustache.

L’affaire se corsa quand, quelques mois après son arrivée à la Maison Blanche, George Bush lança l’opération militaire « Bouclier du désert » contre l’Irak, qui venait d’avoir l’outrecuidance d’envahir et d’annexer le Koweït, le 2 août 1990, sans même avoir eu la politesse de demander avant. Le Koweït : quelques arpents de sable coincés au fond du golfe Persique. Quelques arpents seulement, mais quelques arpents gorgés de pétrole. Aussi était-il impensable que le monde libre et soucieux du respect des droits des nations laissât Saddam Hussein, qu’il avait certes soutenu dans sa guerre contre l’Iran, s’amuser avec des arpents si précieux. Le Koweït : presque personne n’en avait entendu parler, mais à peu près tout le monde disait « Ko-ouétte ». Sauf François Mitterrand, qui le prononçait « Kovééte », et notre maman, qui articulait « Koviette », bien que la Pravda fut fort rare en la contrée. Les années Bush, qui avaient commencé sur un coup de génie labial, n’en furent pas moins celles de problèmes linguistiques certains.

La guerre du Golfe, que l’on ne qualifiait pas encore de « première », puisqu’il n’y en avait pas encore eu de deuxième, fut un émerveillement. Pour la première fois depuis Abel et Caïn, l’humanité allait connaître une « guerre propre », sans bombardements, ni victimes civiles, ni bavures. Comme leurs noms l’indiquaient (« Bouclier du désert », « Tempête du désert »), les opérations militaires s’apparentaient à quelques courants d’air balayant les dunes d’Arabie, où il n’y avait pas âme qui vive, sinon celles de deux ou trois chameaux égarés.

Les nuits de Bagdad pendant la guerre du Golfe
Ah, Dieu ! que la guerre est jolie, avec ses missiles et ses missiles antimissiles. Shakomako
Ce ne furent que « frappes chirurgicales » contre les méchants seulement, tirs de missiles Scud et de missiles antimissiles Tomahawk, en un ballet enchanteur qui illumina les mille et une nuits de Bagdad et nos mirettes ébaubies. À peine eut-on vent de quelques « dommages collatéraux », si infimes et si bénins qu’on ne pensa pas à les déplorer. Ce fut aussi, pour la première fois, une guerre télévisée, presque en direct, grâce à CNN, dont on apprit l’existence et qui abreuva le monde entier d’images transmises par les armées de l’alliance, sans censure ou presque. Seul Jacques Martin, qui avait gardé quelques reliefs d’insolence de son éducation jésuite, y décela le filigrane du contrôle militaire. Son émission humoristique Ainsi font, font, font, sur Antenne 2 (8), mit en scène un général qui savait tout et dont les présentations, qui ne nous apprenaient rien, étaient sans cesse interrompues par « le direct », c’est-à-dire des vidéos saccadées du désert furtivement survolé par des hélicoptères filant sans grâce vers une destination inconnue. Sur une autre chaîne et dans une autre émission satirique, apparut un personnage qui allait connaître plus de succès : le commandant Sylvestre des Guignols de l’info.

Fidèle à sa tradition pacifiste, la France prit part au conflit, le 16 janvier 1991. À l’Assemblée nationale, les députés socialistes votèrent la guerre comme un seul homme. Les Français qui avaient connu les privations de la Seconde Guerre mondiale se ruèrent dans les magasins pour faire des stocks de sucre et de produits de première nécessité. Quelque 19 000 autres prirent le chemin de l’opération « Daguet », la fleur au missile, et firent « parler les armes », comme l’avait formulé François Mitterrand. Cette participation française à la coalition de 35 nations dirigée par les États-Unis fut dûment récompensée, puisqu’à l’issue du conflit, quand les vainqueurs se partagèrent le marché de la reconstruction, l’entreprise alsacienne Haemmerlin se vit attribuer celui des brouettes (9). Tout était bien qui finissait bien.

On a beaucoup parlé de George Bush, mais pas assez de sa moitié, Barbara. C’est une grande injustice. Âgée de 63 ans lors de l’élection de 1988, elle fut ce que sera Bernadette Chirac en France quelques années plus tard : une femme qui semblait être la mère de son mari. Alors que nous étions habitués à voir défiler sur les tapis rouges de la diplomatie internationale des Danielle Mitterrand, Raïssa Gorbatchev et Nancy Reagan, trois silhouettes graciles au museau menu et aux quinquets saillants, l’arrivée de cette boule de gros cheveux blancs cerclée d’un collier de fausses perles à 500 francs chamboula le style « First Lady ». Même Rosalynn Carter, Betty Ford et Pat Nixon, à côté, c’était Barbarella.

Barbara Bush
Barbara Bush le 8 janvier 1989, trois ans jour pour jour avant de sauver le monde (nous y reviendrons). David Valdez/White House Photo Office

Avec ses tenues rassurantes et sa simplicité frappée au coin des valeurs familiales de la tradition américaine, elle faisait immanquablement penser à Grand-Mère Donald et semblait vouée, comme elle, à mitonner des tartes aux pommes dans une ferme isolée du Vermont pour ses cinq enfants et dix petits-enfants. (Les tartes aux pommes de Grand-Mère Donald nous fascinaient, car les fruits étaient recouverts d’un entrelacs de bandelettes de pâte, tandis que les tartes aux pommes familiales, certes délicieuses, étaient d’une architecture plus rudimentaire, sans ce délicat moucharabieh.)

Et pourtant… Barbara Bush, née Pierce, sut, le 8 janvier 1992, sauver son mari et le monde d’un désastre diplomatique, économique et financier. Nous y avons assisté quasi en direct et nous en souvenons parfaitement. Ce jour-là, vers midi, nous sommes rentré du lycée pour déjeuner et, à 13 heures, avons jeté un œil sur le journal télévisé d’Antenne 2.

Nous faillîmes assister au naufrage du monde. George Bush était alors en tournée diplomatique en Asie (un périple de douze jours) et se trouvait chez le Premier ministre du Japon, Kiichi Miyazawa, qui donnait en son honneur un dîner d’État. Le présentateur du journal (Philippe Lefait ou Hervé Claude) décrocha soudain son téléphone (10), prit une mine grave et annonça que le président américain venait, à Tokyo, d’être victime d’un malaise ; qu’on n’en savait pas plus pour le moment ; mais qu’on ne manquerait pas de nous tenir informés de la suite des événements.

Hervé Claude en décembre 1989
Le 8 janvier 1992, le « 13 heures » était présenté par Philippe Lefait ou Hervé Claude.
Nous croyons nous rappeler que c’était Hervé Claude (ici en décembre 1989), mais nous n’en sommes pas sûr. Antenne 2/INA

Nous, nous ne nous inquiétâmes pas trop ; mais le monde, lui, n’attendit pas d’être informé de la suite des événements pour n’en faire qu’à sa tête. En une dizaine de minutes, la Bourse de Wall Street, craignant que quelque chose de grave ne fût arrivé, dévissa ; le dollar chuta ; un effluve de panique se répandit sur la planète financière, échevelé mais entêtant. Le vice-président américain, Dan Quayle, se déclara prêt à prêter serment. Qu’allait-il se passer ? Qu’allait-il advenir du monde ? Qu’allait-on devenir ? Y aurait-il un futur ? Quid des emprunts russes ?

On se posait toutes ces questions quand, alors qu’on approchait de la fin du 13 heures, le présentateur décrocha une dernière fois son téléphone. Gravement. Il écouta ce qu’on avait à lui dire. Attentivement. Il raccrocha le téléphone. Calmement. Puis il esquissa un sourire et révéla que George Bush souffrait simplement d’une légère grippe intestinale et venait de vomir sur le pantalon du Premier ministre japonais. Soulagement. En quelques instants, le dollar regrimpa, les Bourses mondiales se redressèrent et la catastrophe se dissipa encore plus rapidement qu’elle avait pointé le bout de son nez.

En préparant la présente faribole, nous nous sommes demandé si l’internet international avait gardé quelque trace de cet événement tragi-comique. Il y en a bien plus que nous le pensions, mais nous n’avons, hélas, pas retrouvé le 13 heures d’Antenne 2 de ce mercredi 8 janvier 1992, même sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel. Voici cependant le 19/20 de FR3 de ce même jour, qui revient, sans coups de fil mais en images, sur cette capsule de la quatrième dimension de la géopolitique internationale.

Que se passa-t-il exactement ? Pour le savoir, on peut regarder cette vidéo diffusée le 11 janvier 1992 par la chaîne ABC ou, mieux encore, cet extrait de la scène au ralenti qui en montre le déroulement avec la même précision que le film de l’assassinat de John F. Kennedy tourné par Abraham Zapruder le 22 novembre 1963 à Dallas – la ville texane, pas la série télévisée susnommée.

Vidéo de la scène du vomissement


L’Américain Adam Wiener, qui a publié cette vidéo sur sa chaîne Youtube, fut l’un des premiers à voir ces images. Il travaillait alors pour la chaîne de télévision CBS, à New York, et surveillait le flux de vidéos en provenance de l’étranger. C’était « une nuit très calme de coordination de la couverture d’un voyage présidentiel de routine », se rappelle-t-il. Puis, au milieu de la nuit, l’inimaginable fit irruption sur son écran et ce fut « un moment de chaos ». « Je dus penser, soudain, à toutes les personnes que j’allais devoir réveiller. Et répondre à tous ceux qui me demandaient les droits de diffusion. »

Déjà incommodé par de légères indispositions plus tôt dans la journée, George Bush avait tenu à participer au banquet officiel donné par Kiichi Miyazawa, auquel il tentait (en vain) d’arracher des concessions dans le règlement des différends commerciaux entre les États-Unis et le Japon, notamment l’ouverture du marché nippon aux exportations américaines de voitures automobiles (Lincoln, Chevrolet, Cadillac, mais pas de Zil). C’est là que, entre le saumon cru au caviar et le bœuf grillé à la sauce au poivre, et en présence de 135 diplomates et personnalités officielles, le président américain est soudain devenu livide, a basculé sur sa gauche, est tombé de sa chaise, s’est écroulé aux pieds de son hôte et a déversé une vomissure sur les genoux d’icelui. « Tout s’est passé très, très vite », rapporta au New York Times un intrépide témoin proche de la scène, sous le couvert de l’anonymat.

Assise à la gauche du Premier ministre nippon, Barbara Bush sut réagir avec rapidité, pragmatisme et efficacité. Dès que son mari commença à chanceler, elle se leva, lui tendit sa serviette de table, puis, pendant que Kiichi Miyazawa soutenait entre ses mains la tête qui vomissait sur ses genoux, se précipita pour le redresser et lui appliquer la serviette sur la bouche, sans doute pour en essuyer les résidus de nourriture régurgitée. Puis, quand le président s’effondra de nouveau à terre, elle laissa la place aux services secrets, qui réussirent à le relever, lui passèrent un manteau vert et l’accompagnèrent au-dehors. Là, encore barbouillé et hagard, mais souriant et blagueur, il lança « Je vais bien », puis regagna le palais d’Agasaka, résidence d’accueil des chefs d’État étrangers. Barbara Bush, quant à elle, resta au dîner du Premier ministre jusqu’à son terme pour rassurer et, surtout, prier que l’on excusât son mari.

Jackie Kennedy à Dallas, le 23 novembre 1963
Jackie Kennedy à Dallas, le 23 novembre 1963, prenant l’air depuis la Lincoln présidentielle. A. Zapruder
On a beaucoup glosé, depuis plus de cinquante ans, sur le film d’Abraham Zapruder, sans vraiment relever la panique qui s’empare de Jacqueline Kennedy au moment où explose la tête de son mari. Elle semble se demander vaguement ce qu’il se passe, puis cherche à prendre la fuite et se vautre sur la surface arrière de la Lincoln présidentielle (11). C’est tout.

L’histoire a moins retenu le courage et le sang-froid de Barbara Bush qui, dans des conditions certes moins dramatiques mais néanmoins périlleuses pour la diplomatie américano-nippone du début des années 1990, déjà bien assez tendue, a su réagir comme il fallait. Que serait-il arrivé si elle n’avait pas assisté son mari dans ce qu’il qualifia lui-même de « cauchemar social » ? Le monde a failli, ce jour-là, sombrer dans le chaos et c’est bien elle qui l’en sauva. Nous devrions lui en savoir gré, mais nous l’avons vite oublié. Puisse ce billet, vingt-sept ans après ce rocambolesque mercredi 8 janvier 1992, lui rendre l’hommage qu’elle mérite.
 

 
(1) Petite envie de faire hurler les cartographes et Guy Mollet, pardon. (Pour ceux qui viennent de la note no 5, vous pouvez retourner au texte en cliquant ici.)

(2) Objectif atteint le 12 février 1985. Une hausse stupéfiante pour le billet vert, qui ne valait que 4 francs en juillet 1980, quelques mois avant l’élection de Ronald Reagan. « L’équivalent d’un choc pétrolier », écrira Jacques Delors, ministre de l’Économie et des Finances de Pierre Mauroy (1981-1984), dans ses Mémoires, publiés en 2004.

(3) À gauche, George Washington. À droite, Abraham Lincoln. Entre les deux, Thomas Jefferson et Theodore Roosevelt, difficiles à reconnaître parce qu’ils sont en partie dissimulés par le renfoncement de la roche et, surtout, parce qu’ils sont moins connus que les deux premiers.

(4) Le burger était, dans la France de 1988, très peu connu. D’abord, on disait « hamburger ». Ensuite, les restaurants rapides McDonald’s étaient fort rares dans notre pays, bien qu’il y eût déjà des jeunes. Le premier ouvrit en 1979 à Strasbourg. Paris accueillit sa première arche jaune en 1984, à Montmartre. Mais l’année 1988 fut secouée par une polémique sur l’ouverture du McDonald’s des Champs-Élysées, qui choqua la France comme, sept ans plus tôt, les États-Unis avaient été choqués par l’entrée de ministres communistes dans le gouvernement français. Comment ? On allait laisser les Yankees s’attaquer à notre bon vieux jambon-beurre (la star des comptoirs de bistro), à nos p’tits bordeaux de derrière les fagots (sans bulles) et à la sacro-sainte blanquette de veau du commissaire Maigret (alors joué par feu Jean Richard) ? « Hélas, trois fois hélas », imaginait-on soupirer feu le général de Gaulle en se secouant comme un cabri dans sa tombe de Colombey-les-Deux-Églises.

(5) Voir note 1.

(6) Selon Pascal Gauchon et Yves Gervaise dans Le Nouveau Monde géopolitique des Amériques, édité à Paris aux Presses universitaires de France en 2005, pages 234-249. Information glanée sur Wikipédia.

(7) Ancêtre de la chaîne France 3 (note à l’attention des jeunes).

(8) Ancêtre de la chaîne France 2 (note à l’attention des jeunes).

(9) Nous nous rappelons avoir appris cela au détour d’un journal télévisé et surtout en avoir bien ri. Mais nous n’avons trouvé, sur l’internet francophone, aucune trace détaillée fiable de cette information mémorable. La perplexité nous étreint : et si notre mémoire nous jouait un vilain tour ? Et si nous avions été la victime d’une forme ancienne de canular ? Nous ne le croyons pas, mais dans le doute, nous préférons le préciser..

(10) À cette époque, les présentateurs de journaux télévisés avaient sur leur bureau un téléphone grâce auquel ils pouvaient, à tout moment, être alertés d’une nouvelle urgente, ce qui, pour nous, relevait du dernier chic.

(11) La Lincoln était à John F. Kennedy ce que la Zil était à la nomenklatura soviétique.

vendredi 8 janvier 2016

Je me rappelle la mort de François Mitterrand

En janvier 1996, quand François Mitterrand est mort, je vivais à Rome. Je me rappelle mon rapport à l'information, Radio Vatican, Le Nouvel Observateur édition internationale, France 2, et un étrange four orange qui me permit de regarder les obsèques du président comme un petit jeune qui mate le film olé olé de Canal + en crypté.

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